les-nouvelles-chaises-de-nina

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Chapitre 1

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Manon

 

 

 

Manon était souvent debout très tôt. Potron minet, comme disait sa grand-mère.

Quand elle ouvrit les volets, ce matin-là, vers six heures du matin, le soleil n'était pas encore levé. Elle respira les restes brillants de la nuit qui s'effilochait. Pourtant, quelque chose semblait différent.

Une atmosphère déroutante, palpable, pesait sur les alentours.
Elle avait pour habitude d'écouter le concert de la gent ailée qui voletait sur les nombreux arbres du parc.

Les oiseaux…. Elle ne les entendait pas.
La nature était en paix. Silencieuse.

L'aurore s'esquissait à peine.

Où sont donc les oiseaux ?

Accoudée à sa fenêtre, elle resta là un long moment mais la fraîcheur la fit rentrer dans sa chambre. Elle laissa, néanmoins, sa fenêtre ouverte et tendit l'oreille.

Toujours rien.

Ce n'était pas normal.

Et toute la matinée, elle surveilla les ramées, tous ses sens en alerte.
Pas un piaf !
Que les migrateurs volent vers le sud, en cette fin d'été, était un fait avéré, logique.
Mais les sédentaires ?

Les pigeons, les moineaux, les pies, les étourneaux ?

Une angoisse insidieuse commença à faire battre son sang à ses tempes.

La migraine s'installait.

La peur aussi.
Peur de quoi ? Elle ne savait pas. C'est pour ça qu'elle était effrayée.

Elle se souvenait de l'énorme tremblement de terre qui avait déclenché un immense tsunami. Les animaux avaient été les premiers à donner des signes de détresse et à ficher le camp, rompant chaînes et entraves.

Et plus aucun oiseau ne volait dans le ciel.

Mais Paris n'était pas zone sismique !

Que se passait-il ?

 

Antoine

 

Cela faisait presque une vingt minutes que l'énorme carlingue avait décollée de Recife, au Brésil. Le commandant Ferreira était un homme qui collectionnait des milliers d'heures de vol.

Sa longue carrière (pas un seul accident) faisait référence auprès des jeunes pilotes entraînés à piloter les Super Mancions.

520 passagers, 32 membres d'équipage… Un gros taxi.

Température extérieure, 6°. Vent 3 nœuds, 30 mille pieds. Pas de turbulences dans cette excellente météo. Tout était calme.

Mais sur le radar interne, une anomalie.

Anomalie ? Une tache longue, en poupe de l'aéronef. A quelques miles.

Le copilote s'adressa à la tour de contrôle de Recife qui n'avait rien sur les écrans.

Bizarre.

Il la voyait bien, cette tache, pourtant. Et le copilote aussi. Le mécanicien…

 

- On est suivis ! Plaisanta le chef de cabine qui apportait les cafés. Mais que fait donc la police ? S'esclaffa-t-il en s'éloignant.

 

Le commandant Ferreira n'était pas homme à se laisser aller. Stable et droit, il essaya d'analyser la tache qui commençait à creuser la distance avec l'avion.

Elle s'éloignait de plus en plus et, maintenant, avait complètement disparu.

Le premier moteur, à ce moment précis, tomba en panne. Puis le deuxième. Les volets ne répondaient plus. Il fallait faire demi-tour.

Il prit le micro pour avertir les passagers de ce contretemps technique "sans gravité" mais la stupeur lui coupa la parole.

Tous les voyants étaient en alerte et clignotaient.

La cabine ressemblait à un sapin de Noël.

- Moteur trois stoppé, annonça le copilote d'une voix blanche.

- Et quatre, poursuivit-il.

Le commandant transpirait à grosses gouttes. Ce fut là le seul indice de son stress.

- Allô, Recife. Ici Mancion vol 357. Demandons retour d'urgence. Problèmes techniques, marmonna-t-il dans un anglais parfait.

- Bien reçu, 357. Nous vous donnons la piste 4.

- On y arrivera ? Demanda le copilote, dubitatif. En planant ?

Le commandant libéra les masques à oxygène et on entendit une clameur venue de la carlingue. Les hôtesses avaient du mal à calmer les passagers qui constataient, effarés, que l'avion penchait sur la droite en entamant son demi-tour.

A Recife, la tour de contrôle était en émoi. Tous suivaient le petit point lumineux, sur les écrans.

Soudain le petit point disparut.

Les secours furent envoyés in situ.

Des bateaux détournèrent leur route.

On ne retrouva que des débris et des cadavres.

 

Antoine de Saint Mareux était confortablement calé dans son fauteuil. Sa maison d'édition lui avait fait parvenir un mail avec une nouvelle inattendue, des mots qui dansaient dans sa tête : prix Nobel de Littérature.

Il n'en croyait pas sa bonne étoile.

Après des années de galères, de fins de mois interminables, d'enquêtes risquées pour son dernier opus… Il était pressenti pour être prix Nobel !

"La violence du miel" qui parlait du long combat mené par Maurice Marrette, apiculteur, en proie aux gros marchands de pesticides avait séduit le jury qui louait le talent de l'auteur, son "imagination", son style d'écriture…

Il voyait enfin sa plume couronnée de succès et il savait que ce livre serait vendu à des milliers d'exemplaires.

Le jack pot !

Il était béat de bonheur.

Tout à ses pensées, il entendit à peine le message du commandant de bord qui parlait de retour à Recife de problèmes techniques sans gravité mais qui nécessitaient un aval des services au sol.

 

Recife… C'était bien la première fois qu'il acceptait l'invitation d'Otanazetra, son ami poète brésilien. Un quidam un peu loufoque, qui carburait à la cachaça, mais qui connaissait le pays comme personne.

Des "vacances" ensoleillées, rythmées par les baião et bumba-meu-boi, musiques entraînantes et gaies dont il ne saisissait pas un seul mot.

 

Assis dans l'avion qui devait le ramener à Paris, il se rappelait ses moments ludiques, passés avec son ami mais se réjouissait de retrouver la Contrescarpe et son petit appartement.

Là où il avait écrit de tout son saoul pour mettre en scène son ami Maurice Marette et son combat contre Monsanto.

Tout à coup, les masques à oxygène tombèrent.

Machinalement, il se saisit de cet appareil et tenta de se rappeler les directives de l'hôtesse qui en avait fait la démonstration, plus tôt.

Pourquoi les avait-il ignorées ?

 

Il plaça le masque devant son visage.

Il n'aima pas l'odeur de l'oxygène. Rien à voir avec l'air pollué de Paris ou celui, parfumé, de Recife.
Il sentit que l'avion penchait. Trop.
Il eut peur. Si près du but, disparaître ? Non. Il ne le voulait pas…

L'avion "dévissait". Une chute longue, terrible.

Les autres passagers étaient en proie à la panique, comme lui.
Mais alors qu'il était agrippé à ses accoudoirs, ils hurlaient, priaient, pleuraient…

L'avion tombait, tombait…

Et plongea dans l'Atlantique.

 

Des gerbes d'eau salée s'engouffraient dans la carlingue, explosaient les hublots, emportaient les sacs, les magazines…
Un journal vint se coller sur son visage. Il avait du mal à respirer.

Il s'en débarrassa. Il avait les narines pleines d'eau. Il essaya d'avaler goulûment une bouffée de cet oxygène irrespirable qui lui devenait terriblement nécessaire.
Puis, le noir total.

Puis le ciel clair…

Il était dehors.

Il flottait accroché à ce qui avait du être un chariot ou une desserte…

Il avait les membres crispés sur les arceaux de métal. Il flottait.
Il respirait. Autour de lui, des corps disloqués, ses compagnons d'infortune noyés…

Combien de temps resta-il dans l'eau agrippé à cette bouée de fortune ?

Il n'en avait aucune idée. Soudain, il entendit, au loin, des vrombissements.
Un hélico le survolait. Tout près. Au ras des vagues.

Péniblement, il agita une main.

 

 

 

Martine

 

 

Martine Gémand, affichait ses 28 ans avec superbe et avait le sourire. Sa grossesse se passait bien.

Le fœtus avait bien évolué, son cœur battait bien, tout était en ordre.
Accouchement prévu dans peu de temps.

L'hôpital Boraud, section maternité, était averti.

Son premier enfant…

Selon l'échographie, il s'agissait d'un garçon.
C'est Thierry, son mari, qui allait être heureux.

Avoir un fils était tout ce qui lui manquait.

Conseiller clientèle auprès d'une grande banque, époux comblé…

Un fils ! Quelle joie ce petit bout apporterait dans le couple !

Depuis des mois, ils avaient préparé la chambre d'enfant dans ce petit pavillon qu'ils avaient acquis, avec l'aide du 1% patronal.

Une chouette petite maison, de plain pied sur un jardin coquet, dans une zone pavillonnaire près de Vincennes…

Du grand air aux portes de Paris, en quelque sorte.

 

Martine, femme au foyer, comme on dit, ne travaillait plus.
Elle avait été standardiste dans un groupe d'assurances, mais avait démissionné à la demande de Thierry, parfaitement capable de subvenir aux besoins du ménage.

Elle se consacrait donc à des activités non lucratives. Du bénévolat.

Notamment auprès de la résidence pour personnes âgées, Les Oiseaux.

Elle s'était liée d'amitié avec un "vieux fou", Hippolyte Adret, qui ne supportait personne d'autre à ses côtés.

Un vieux grincheux que les autres évitaient.

Il racontait des histoires d'OVNI's à dormir debout et tous faisaient semblant de le croire quand il disait : leur arrivée est imminente…

 

Martine l'écoutait d'une oreille. Elle avait cette patience infinie de supporter, stoïquement, les longs monologues du vieil homme.

Hippolyte était content d'avoir, de temps à autre, la compagnie d'une jolie jeune femme. Martine se montrait attentive et aux petits soins.

Nullement effarouchée par les réactions, parfois acariâtres qu'il pouvait avoir, elle était touchée par son côté bourru qui lui rappelait un peu son grand-père.

Le même franc-parler, en tous cas. Comme les odieuses cigarettes qu'il fumait : sans filtre… Cette pensée fit sourire Martine.

Un jour, elle lui avait apporté des petits cigarillos qu'il avait moyennement appréciés.

Trop forts, lui avait-il dit.

Elle ne renouvela pas ce geste et s'en tint à ses paquets de Gitanes ordinaires.

Mais elle lui demandait, comme une faveur personnelle, de ne pas fumer près d'elle.

Hippolyte avait accepté de bonne grâce.

Après tout, elle était enceinte, non ?

Pas bon pour le bébé de respirer ça…

 

 

 

Yarka

 

 

 

Planète Yarka.

Bureau des opérations spéciales (BOP)

 

Yarkut prit la parole.

- La planète que nous survolons depuis longtemps offre toutes les possibilités.

Nous le savons. Mais ses habitants ne sont pas fiables.

On l'a observé à maintes reprises.

Mais elle n'est pas la seule. L'autre, la planète Macoprus, est beaucoup plus avenante et tout aussi exceptionnelle mais dans une autre galaxie. Très loin de la Terre.

Depuis que nous les avons colonisés, les Terriens ont dégénéré et présentent des anomalies cérébrales notoires.

C'est la raison pour laquelle nous avons mis en place le programme Lanin.

Où en sommes-nous ?

Varon se leva.

- Tout se passe bien. Nous sélectionnons les meilleurs. Nous ponctionnons leur cerveau, leur mémoire…

Les originaux sont détruits. Ils sont implantés dans des humains à naître, comme prévu.

Nous pouvons donc manipuler ces clones pour un futur meilleur. Sauver cette planète, ou les transférer, ultérieurement, sur Macoprus.

Mais les caractéristiques humaines, sont assez inquiétantes.

De plus, ce bellicisme inné n'a rien de rassurant.

Beaucoup sont déjà scannés. Tout se passe presque normalement.
- Presque ? Demanda Yarkut.
- Depuis le temps, nous n'avons pas constaté d'amélioration, chez eux.
Les cerveaux scannés, peut-être à cause de leur environnement, deviennent comme les autres. Un transfert sur Macoprus serait même risqué.

- Dernière opération ? Demanda Yarkut.

- Nous avons scanné sept passagers d'un vol Recife / Paris.

- Sept ? S'étonna Yarkut. Nous sommes encore loin de la phase finale, à ce rythme.

- Les scanners prennent du temps… Il ne faut pas se tromper.

- Je dois, tôt ou tard, faire parvenir un rapport au commandeur suprême. Gronda Yarkut. Avec des résultats probants.

Varon, il faut accélérer, ajouta-t-il. Dalang a eu plus d'opérations en quelques jours que vous en un mois.

- Ce n'est pas la même zone géographique. La densité de population est plus forte là où il est. Donc, plus de candidats potentiels.

- Pas ce genre d'excuse, Varon, grogna Yarkut. Il y a des écoles et des universités partout. Ce sont des creusets idéals.

J'espère de meilleurs résultats au prochain briefing.

Allez.

Tous quittèrent le BOP en silence.

Yarkut resta seul. Son visage était grave. Ses yeux bleus avaient cet éclat métallique particulier qui dénonçait une réflexion profonde mêlée d'agacement.

 

Le programme Lanin, mis en place par Yarka, était simple. Une sélection précise de Terriens dénués  (au maximum) d'anomalies et possédant une intelligence notoire.

Mais Varon avait raison. L'évolution des humains était un leurre.
Il se demandait si ce programme qui, au début paraissait excellent, n'était pas inutile et vain. Il fallait sauver la Terre, certes, tant que c'était encore possible.

Mais Yarkut se demandait…
Pour les humains, un accident, une guerre… Cela faisait partie du quotidien. Pas de quoi s'étonner outre mesure. La mort faisait partie de la vie.

Pourquoi ne pas les laisser se détruire et ne cibler que Macoprus ?

 

Varon était un homme capable, réfléchi. Et ses propos n'étaient pas dénués de fondement. Par le passé, il était plus performant.

Était-il désabusé ? Blasé ?
D'où ses faibles résultats… 

Yarkut savait que Varon ne parlait pas en vain.
Il connaissait bien le sujet.
Pourquoi ne pas l'écouter ?

Fallait-il le remplacer ?

Il resta sur cette pensée un long moment, puis décida de rejoindre la base pour rentrer chez lui.

Avec un mauvais pressentiment, toutefois…

 

 

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Manon décida de préparer son thé vert mais juste à ce moment là, le téléphone sonna.

- Bonjour, Martine, dit-elle dans le combiné, en reconnaissant l'auteur de l'appel.

Non, non, tu ne me dérange pas.  J'allais me faire un thé…
Tu vas voir mon oncle ? D'accord, je m'y rends aussi, alors.

A quelle heure ? C'est ok pour moi…

Dis, je peux te poser une question ?

Tu as entendu les chants d'oiseaux dans ton jardin, ce matin ?

Non ? Et moi pareil… Pas un seul piaf, chez moi ! C'est bizarre !

Où sont-ils passés ?

Je vais attendre et faire des recherches sur Internet.

Il y a certainement une explication.

A tout à l'heure !

Rapidement, elle retourna dans la cuisine et jeta un coup d'œil par la fenêtre.

Non, toujours pas d'oiseaux.

Elle aperçut un corbeau. Ou était-ce une corneille ?

Elle n'avait jamais su faire la différence. Une histoire de couleur de bec, pensa-telle en fronçant les sourcils.

Elle en était presque sûre.

Mais pas de mésanges, de fauvettes, de moineaux…

Les arbres gardaient le silence dans les ramées.

 

Pensive, elle alla s'habiller. Martine lui donnait rendez-vous Porte de Vincennes, dans peu de temps.

Martine, bénévole active qui, même enceinte jusqu'aux yeux, continuait de tenir compagnie à son vieil oncle, plusieurs fois par semaine.

Celui-ci ne supportait personne et insupportait tout le monde avec ses rancœurs et son verbe haut.

Seule Martine avait réussi à l'amadouer.

Elle l'écoutait avec patience et lui apportait des magazines, du tabac… Il était ravi de la voir, chaque fois.

Frère de sa grand-mère, aujourd'hui décédée, il avait préféré s'installer dans cette résidence pour personnes âgées où Martine donnait quelques heures par semaine.

C'est ainsi qu'elles s'étaient rencontrées et noué ce qui ressemblait fort à une belle amitié.

Elles se retrouvaient souvent, pour aller une balade ou du lèche-vitrines… et pour aller voir son oncle.

 

Le Almirante Tamandaré s'était dérouté et avait rejoint la zone où l'avion s'était abîmé. Le capitaine Tavares regarda, tristement, les cadavres flottant entre les débris. Il aperçut une enfant et son cœur se serra en pensant à sa petite Sandra Maria…

- Là, capitaine, dit le second en pointant sur la droite.

Il regarda dans cette direction et remarqua immédiatement une main qui s'agitait mollement au-dessus des vagues.

C'était bien ce que lui avait dit l'hélicoptère : il y avait au moins un survivant.

Tavares dépêcha un canot pneumatique pour aller récupérer la victime.

Les marins s'exécutèrent et revinrent rapidement, les yeux rougis, silencieux, en portant à demi un Antoine hébété.

- Merci, capitaine, réussit-il à dire d'une voix blanche.

 

Tavares hocha la tête et lui donna une légère tape sur l'épaule.

- Tudo bem. Teve sorte. Va descansar, dit-il doucement.

- Tout va bien. Vous avez eu de la chance. Reposez-vous, traduisit le second.

A l'infirmerie du bord, le docteur Nunes Filho, un homme au physique un peu ingrat mais aux manières cordiales, examina longuement Antoine qui ne présentait aucun traumatisme grave. Uniquement des hématomes, des écorchures et sa cheville gauche foulée. Un peu déshydraté et choqué, nonobstant.

Un miracle !

Antoine commençait à croire que la chance avait vraiment tourné. Il regardait autour de lui, s'étonna, en souriant, de l'assez bon français du médecin (rien à voir avec les tournures bizarres d'Otanazetra !) et demanda à manger.

- C'est bon signe, dit le médecin avec un sourire et il appela le capitaine en interne.

 

Celui-ci arriva quelques instants plus tard, flanqué du second qui traduisit les mots de son supérieur :

- Un autre navire est sur les lieux et plusieurs équipes de la navale brésilienne font des recherches. Il semblerait que vous soyez réellement le seul survivant de cet accident. Je suis en charge de votre personne jusqu'à ce qu'on m'ordonne de vous ramener à terre.

Bienvenue à bord.

On m'a dit que vous aviez faim…

Ne vous inquiétez pas.

On va vous servir une collation.

J'ai donné des ordres.

Étant navire de guerre, nous n'avons pas de luxueuses cabines, mais on vous trouvera un endroit tranquille où vous pourrez vous reposer.

Il tourna les talons et partit rapidement, l'air préoccupé.

On entendait une voix grésillant dans les haut-parleurs des coursives.

Quand le capitaine arriva dans le carré, un matelot l'y attendait, blanc comme un linge et incapable de parler.

- Que se passe-il ? Demanda Tavares.

Roberto pointa son doigt dans le ciel.

Le capitaine observa un étrange appareil, comme suspendu dans les airs, faisant des rotations sur lui-même. Il semblait sonder la zone de l'accident.

Puis, à très grande vitesse, disparut dans les nuages qui commençaient à blanchir le ciel.

Cette scène ne dura que quelques minutes et le capitaine était sûr de ce qu'il avait vu (et ce n'était pas la première fois), mais intima le silence absolu au matelot sous peine de sanctions. Il ne faut jamais parler de ce genre de choses. Les états-majors sont très chatouilleux et irascibles.

De plus, ils vous collent une étiquette de "doux dingue" et votre carrière militaire est fichue. Pas de bizarreries, dans les rangs. Que du martial.

Tavares, néanmoins, consigna les évènements de la journée dans un petit carnet personnel. Ce petit carnet recelait beaucoup de "rencontres" de ce type.

Ses appréciations, ses convictions intimes et ses analyses…

 

 

Cela faisait à peine quelques minutes que Martine était arrivée dans ce petit bistrot où elle retrouvait la petite Manon, habituellement.

L'automne était bien là : les arbres perdaient leurs feuilles qui jonchaient les trottoirs.

Avec la pluie de cette nuit, il fallait marcher avec précautions.

La glissade était un risque qu'elle ne pouvait courir à quelques jours d'entrer à la maternité.

Elle sortit un agenda de son sac.

Elle se mit à réfléchir, en silence :

Voyons, nous sommes de 7 octobre et je rentre le 12.

Il me faut appeler l'obstétricien… Chercher les analyses…

La valise pour la clinique… et la layette de naissance…

Pensive, elle ne prêta pas attention à l'homme qui se trouvait à la table près d'elle.

Elle avait juste remarqué que c'était un gaillard assez grand, revêtu d'un pardessus beige. Il avait posé, devant lui, ce qui ressemblait à un ordinateur portable, vraisemblablement, et sur lequel ses grandes mains s'activaient fébrilement.

Il s'était entretenu avec un correspondant dans une langue qu'elle ne connaissait pas. Une langue slave ? Pensa-t-elle un court instant.

Ses cheveux avaient du être blonds… Mais rien de particulier mis à part ses lunettes noires qu'il portait malgré le manque de soleil.

Elle continuait donc de planifier les jours à venir, tranquillement.

L'homme, lui adressa soudainement la parole.

- Tenez, dit-il en lui tendant un stylo. C'est tombé de votre sac.

- Ah ? Merci beaucoup…

Machinalement, elle rangea le stylo.

La voix joyeuse de Manon retentit à cet instant.

 

- Hello ! Pas trop en retard ?

- Bonjour Manon, tu es très ponctuelle, comme toujours.

Assied-toi ! Tu veux boire quelque chose ?

- Une orange pressée, merci.

L'homme à la gabardine replia son matériel, se leva et partit.

- Drôle de zèbre, dit Manon.

- Je n'ai pas fait attention. Mais ce doit être un étranger. Il parlait à son appareil dans une langue que je ne connais pas. Assez gutturale.

Mais il m'a ramassé mon stylo gentiment.

- Justement ! Tu me le prêtes ? J'ai un truc à noter sinon je vais oublier !

Martine lui tendit l'objet et regarda Manon le retourner dans tous les sens.

- Comment ça marche, ça ?

- Donne…

Martine examina le stylo, un peu étonnée…

- Ce n'est pas à moi, ce truc. C'est sans doute à lui. Mon stylo est différent.
Tiens, il est là, regarde.

Un cylindre bleu était sagement rangé dans une pochette.

- Ça ne ressemble pas à un stylo, en tous cas. On dirait une clé USB, opina Manon.

- C'est sans doute à lui… Je ne peux le lui rendre : il est parti.

- Garde-le. Tu le donneras à Thierry ou tu en fais cadeau à mon oncle, pour ces mots croisés.

Justement. Allons-y dès que tu auras fini ton verre. Je lui ai acheté son tabac préféré et un nouveau carnet de mots croisés.

 

 

Yarkut semblait préoccupé.

Cette opération semblait compromise et bien trop lente.

Se devait-il d'accélérer ou d'abandonner ?

Il ne pouvait rien sans ordre du Commandeur Suprême…

Il ouvrit le panneau central et consulta les données cumulées depuis que le premier vaisseau avait survolé cette planète, aux confins de la galaxie.

Depuis qu'ils avaient colonisé, partiellement, cette planète et aidé les primates les moins laids à évoluer correctement, les gouvernements successifs de Yarka s'étaient étonnés de voir la tournure que prenaient les choses.

Leur ADN, mêlée à celle de ces primates, était devenue récessive et non dominante. Puis elle s'est considérablement modifiée, altérée.

A part quelques uns, tous les humains avaient une tendance notoire à l'autodestruction, entraînant leur propre déchéance.
Leur comportement irrationnel en faisait le plus puissant prédateur de cette boule bleue. Et dès leur plus jeune âge.

Certes, à la base, ils n'étaient que des animaux grégaires.
Mais devenus terriblement agressifs entre eux.
Ils étaient méchants, sadiques, tordus et irrespectueux de l'environnement… et stupides ! Même envers sa progéniture, ils pouvaient être cruels et violents.

 

Les premiers colons les avaient sortis d'un habitat précaire, pour les protéger des grands animaux carnassiers.

Au fil des siècles, Yarka avait dépêché plusieurs vaisseaux, avec des missions précises. Chaque fois, un étonnement.

Ils leur avaient donné le feu et leur avaient montré ensuite comment utiliser les minerais existants, à les travailler…

Ils avaient enseigné  comment ensemencer les terres mais, seuls, ils ont compris que le métal pouvait tuer, organisé des chasses et des combats, des guerres…

Avides de puissance, ils ont régné par la terreur, trop souvent.

Ils ont asservis aussi bien de petits animaux que des congénères plus faibles.

D'un autre côté, comme parallèlement, leur évolution avait donné bien des talents à des êtres plus sensibles, plus "habités".

Des talents qu'il jugeait souvent inutiles, certes, mais jolis. Ils savaient peindre, faire de la musique, danser, créer de beaux objets, des architectures audacieuses…

Mais ce qui intriguait Yarkut plus que tout, c'est cette fascination des humains pour la peur. Donnée ou reçue.

 

Cette adrénaline qui les poussait aux extrêmes.

Comme si certains n'étaient heureux que dans la prise de risque ou le danger.

Ils vivaient comme s'ils n'allaient jamais mourir !

Lors de l'affreuse dernière guerre que les humains de presque toute la planète s'étaient livrée, ils avaient eu du mal à scanner les cerveaux avant que les gens se fassent tuer.

Mais le "travail" était quand même plus simple !

 

Un bureau annexe étudiait l'exploration balbutiante des humains dans le domaine spatial. Ils étaient bien loin de connaître leurs voisins immédiats !

Ils n'avaient développé que des moyens étriqués et, pour Yarka, obsolètes.

Un autre bureau s'intéressait à l'évolution de la vie, sur terre. Les messages de chaque civilisation étaient systématiquement ignorés du grand nombre. Quelques humains s'y intéressaient mais passaient à côté de l'essentiel.

Ils n'avaient pas les codes, les clés.

Un autre encore étudiait les religions. Une chose étonnante !

Quelques humains déclaraient être porteurs de vérités ancestrales et beaucoup les suivaient. Puis ils se faisaient la guerre pour obliger les autres à adhérer à leurs idées.

Pathétique ! Tellement… humain !

Et puis cette médecine chimique qu'ils utilisaient ! Même les éléments les plus faibles pouvaient vivre longtemps. Ils échappaient à une mort programmée, devenaient des éléments fragiles, handicapés... De ce fait, les populations augmentaient de façon impressionnante !

Non, ils n'avaient plus rien des habitants de Yarka.

Que l'apparence. Et encore…

 

 

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15/08/2014
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