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Chapitre 1 - Antoine

Cela faisait presque une vingt minutes que l'énorme carlingue avait décollée de Recife, au Brésil. Le commandant Ferreira était un homme qui collectionnait des milliers d'heures de vol.

Sa longue carrière (pas un seul accident) faisait référence auprès des jeunes pilotes entraînés à piloter les Super Mancions.

520 passagers, 32 membres d'équipage… Un gros taxi.

Température extérieure, 6°. Vent 3 nœuds, 30 mille pieds. Pas de turbulences dans cette excellente météo. Tout était calme.

Mais sur le radar interne, une anomalie.

Anomalie ? Une tache longue, en poupe de l'aéronef. A quelques miles.

Le copilote s'adressa à la tour de contrôle de Recife qui n'avait rien sur les écrans.

Bizarre.

Il la voyait bien, cette tache, pourtant. Et le copilote aussi. Le mécanicien…

 

- On est suivis ! Plaisanta le chef de cabine qui apportait les cafés. Mais que fait donc la police ? S'esclaffa-t-il en s'éloignant.

 

Le commandant Ferreira n'était pas homme à se laisser aller. Stable et droit, il essaya d'analyser la tache qui commençait à creuser la distance avec l'avion.

Elle s'éloignait de plus en plus et, maintenant, avait complètement disparu.

Le premier moteur, à ce moment précis, tomba en panne. Puis le deuxième. Les volets ne répondaient plus. Il fallait faire demi-tour.

Il prit le micro pour avertir les passagers de ce contretemps technique "sans gravité" mais la stupeur lui coupa la parole.

Tous les voyants étaient en alerte et clignotaient.

La cabine ressemblait à un sapin de Noël.

- Moteur trois stoppé, annonça le copilote d'une voix blanche.

- Et quatre, poursuivit-il.

Le commandant transpirait à grosses gouttes. Ce fut là le seul indice de son stress.

- Allô, Recife. Ici Mancion vol 357. Demandons retour d'urgence. Problèmes techniques, marmonna-t-il dans un anglais parfait.

- Bien reçu, 357. Nous vous donnons la piste 4.

- On y arrivera ? Demanda le copilote, dubitatif. En planant ?

Le commandant libéra les masques à oxygène et on entendit une clameur venue de la carlingue. Les hôtesses avaient du mal à calmer les passagers qui constataient, effarés, que l'avion penchait sur la droite en entamant son demi-tour.

A Recife, la tour de contrôle était en émoi. Tous suivaient le petit point lumineux, sur les écrans.

Soudain le petit point disparut.

Les secours furent envoyés in situ.

Des bateaux détournèrent leur route.

On ne retrouva que des débris et des cadavres.

 

Antoine de Saint Mareux était confortablement calé dans son fauteuil. Sa maison d'édition lui avait fait parvenir un mail avec une nouvelle inattendue, des mots qui dansaient dans sa tête : prix Nobel de Littérature.

Il n'en croyait pas sa bonne étoile.

Après des années de galères, de fins de mois interminables, d'enquêtes risquées pour son dernier opus… Il était pressenti pour être prix Nobel !

"La violence du miel" qui parlait du long combat mené par Maurice Marrette, apiculteur, en proie aux gros marchands de pesticides avait séduit le jury qui louait le talent de l'auteur, son "imagination", son style d'écriture…

Il voyait enfin sa plume couronnée de succès et il savait que ce livre serait vendu à des milliers d'exemplaires.

Le jack pot !

Il était béat de bonheur.

Tout à ses pensées, il entendit à peine le message du commandant de bord qui parlait de retour à Recife de problèmes techniques sans gravité mais qui nécessitaient un aval des services au sol.

 

Recife… C'était bien la première fois qu'il acceptait l'invitation d'Otanazetra, son ami poète brésilien. Un quidam un peu loufoque, qui carburait à la cachaça, mais qui connaissait le pays comme personne.

Des "vacances" ensoleillées, rythmées par les baião et bumba-meu-boi, musiques entraînantes et gaies dont il ne saisissait pas un seul mot.

 

Assis dans l'avion qui devait le ramener à Paris, il se rappelait ses moments ludiques, passés avec son ami mais se réjouissait de retrouver la Contrescarpe et son petit appartement.

Là où il avait écrit de tout son saoul pour mettre en scène son ami Maurice Marette et son combat contre Monsanto.

Tout à coup, les masques à oxygène tombèrent.

Machinalement, il se saisit cet appareil et tenta de se rappeler les directives de l'hôtesse qui en avait fait la démonstration, plus tôt.

Pourquoi les avait-il ignorées ?

 

Il plaça le masque devant son visage.

Il n'aima pas l'odeur de l'oxygène. Rien à voir avec l'air pollué de Paris ou celui, parfumé, de Recife.
Il sentit que l'avion penchait. Trop.
Il eut peur. Si près du but, disparaître ? Non. Il ne le voulait pas…

L'avion "dévissait". Une chute longue, terrible.

Les autres passagers étaient en proie à la panique, comme lui.
Mais alors qu'il était agrippé à ses accoudoirs, ils hurlaient, priaient, pleuraient…

L'avion tombait, tombait…

Et plongea dans l'Atlantique.

 

Des gerbes d'eau salée s'engouffraient dans la carlingue, explosaient les hublots, emportaient les sacs, les magazines…
Un journal vint se coller sur son visage. Il avait du mal à respirer.

Il s'en débarrassa. Il avait les narines pleines d'eau. Il essaya d'avaler goulûment une bouffée de cet oxygène irrespirable qui lui devenait terriblement nécessaire.
Puis, le noir total.

Puis le ciel clair…

Il était dehors.

Il flottait accroché à ce qui avait du être un chariot ou une desserte…

Il avait les membres crispés sur les arceaux de métal. Il flottait.
Il respirait. Autour de lui, des corps disloqués, ses compagnons d'infortune noyés…

Combien de temps resta-il dans l'eau agrippé à cette bouée de fortune ?

Il n'en avait aucune idée. Soudain, il entendit, au loin, des vrombissements.
Un hélico le survolait. Tout près. Au ras des vagues.

Péniblement, il agita une main.

 

 

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13/08/2014
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